Connaissance et normativité

Que l’on se demande comment on doit se comporter dans une circonstance particulière ou ce que l’on doit penser d’une question donnée, on se rapporte à des normes et valeurs morales ou intellectuelles. Cependant, nous n’avons pas toujours clairement conscience des contraintes que nous respectons quotidiennement, pas plus que nous n’avons clairement conscience des règles grammaticales que nous respectons quand nous parlons par exemple. L’épistémologie de la normativité s’intéresse ainsi au type de connaissance que suppose le fait de maîtriser une norme ou une règle : s’agit-il d’un savoir théorique, ou plutôt d’un savoir-faire? Quelles sont les règles qui gouvernent la délibération rationnelle et en quoi la connaissance que nous avons de ces règles se distingue-t-elle d’autres types de connaissance? Est-elle le simple produit d’un entraînement auquel notre éducation, la famille et le corps social nous ont soumis, ou la manifestation d’une forme d’intuition directe par laquelle nous pourrions savoir ce qu’il faut faire ou penser? Ici, il faut distinguer entre a) les questions qui concernent la nature des normes (et valeurs) qui gouvernent la formation des croyances ou l’acquisition des connaissances, et b) celles qui concernent plus spécifiquement la connaissance que nous pouvons avoir des normes, ou autrement dit, les questions qui concernent la justification des jugements normatifs. Les questions épistémologiques n’épuisent pas notre rapport aux normes. Il ne suffit pas de savoir, même réflexivement, ce qu’il faut faire (par exemple ne pas fumer) pour le faire effectivement. Il arrive que nous ne le fassions pas et notre comportement paraît alors irrationnel et incompréhensible.

Groupe

Michael Blome-Tillmann (McGill), Yves Bouchard (Université de Sherbrooke), Murray Clarke (Concordia), Sarah Stroud (McGill)

Responsable

Yves Bouchard (Université de Sherbrooke)

Projets associés

1) L’expertise morale (Stroud)

La question de l’expertise morale constitue une porte d’entrée intéressante à l’épistémologie des normes et des valeurs. On admet qu’il puisse y avoir des experts au sujet de nombreuses questions. Mais que distingue l’expert du novice? Il semblerait que l’expert en chirurgie, par exemple, a plus de connaissances qu’un débutant. Mais son expertise ne se réduit pas à cela. En plus, cet expert possède des habiletés pratiques dont le débutant est dépourvu. Est-ce que ce modèle de l’expertise comme habilités pratiques est valable pour le domaine moral, voire le domaine normatif? Plusieurs auteurs l’ont récemment suggéré, alors que d’autres sont sceptiques. Le projet de Stroud est d’examiner cette suggestion prometteuse, et aussi de voir quelles seraient ses implications en ce qui concerne la nature de la normativité.

2) Les sources des normes épistémiques (Clarke)

Quelle est la source des normes épistémiques? D’un certain point de vue, il semble plausible de faire appel aux intuitions portant sur nos concepts pour fonder les normes épistémiques. Toutefois, les intuitions et leur rôle en épistémologie ont fait l’objet de débats considérables au cours des dernières années. Devons-nous faire appel à des intuitions préthéoriques, à des intuitions réflexives, ou encore simplement rejeter les intuitions? La réponse à ces questions dépend de la conception de la connaissance adoptée et notamment de la question de savoir s’il faut la considérer en termes naturalistes.

3) Fiabilisme et normativité (Blome-Tillmann)

La notion de justification semble avoir un certain lien avec ce qu’il nous faut croire. Étant donné le rapport entre la justification et la normativité épistémique, il s’agira de voir s’il est possible de développer une explication ‘fiabiliste’ défendable de la justification des croyances. La croyance d’un agent qu’il doit (ou ne doit pas) faire une chose est, selon la perspective fiabiliste classique, justifiée seulement dans le cas où cette croyance a été formée de manière fiable et appropriée. La conception qui sera développée ressemble à la conception d’Alvin Goldman. Cependant, cette conception sera intégrée à un cadre contextualiste. Selon cette perspective, ce n’est pas prioritairement le monde actuel de l’agent qui est pertinent en regard de la détermination de la justification de ses croyances, mais plutôt le fait que ses croyances soient formées de manière fiable dans des mondes possibles dits normaux ou pertinents.

4) Normativité épistémique et contexte (Bouchard)

On peut envisager les normes épistémiques comme étant déterminées par des éléments contextuels. Ce faisant, on inscrit l’analyse dans un cadre qui devient attentif à nos pratiques. Certains types de connaissances, comme celles d’ordre scientifique, pourront être considérés comme plus robustes que d’autres. Ces différences peuvent être capturées à l’aide d’une notion de contexte épistémique issue d’une interprétation indexicale du prédicat de savoir. La réflexion épistémologique à ce sujet est demeurée tributaire d’une opposition trop marquée entre invariantisme et relativisme. De plus, le contextualisme épistémologique s’est jusqu’ici appuyé sur une notion de contexte qui n’est que peu développée. Bouchard met à profit un cadre conceptuel développé en intelligence artificielle pour définir explicitement la notion de contexte épistémique.