Langage et nature de la normativité

Il s’agit là de l’axe le plus fondamental (au sens où l’on parle de sciences fondamentales). Les phénomènes normatifs se manifestent en effet principalement sous la forme d’énoncés (du type : « il ne faut pas prendre ses rêves pour des réalités » ou « on doit toujours respecter autrui »). On appelle ces énoncés des énoncés prescriptifs, par opposition aux énoncés dits « descriptifs », et qui disent comment les choses sont (« il pleut », « le chat est sur le tapis »). De quoi parle-t-on alors au juste quand on utilise des énoncés prescriptifs? Quelles relations logiques entretiennent-ils entre eux et avec les énoncés descriptifs? Les normes, les valeurs, les interdictions ou les obligations auxquelles on fait référence existent-elles en soi? Sont-elles toujours le produit de conventions humaines (comme les normes sociales) ou sont-elles objectives et universelles (comme semblent l’être les normes de la rationalité)? On passe alors du plan de la signification (de quoi parlons-nous au juste quand nous utilisons un vocabulaire normatif) au plan de l’ontologie (existe-t-il du « devoir-être » alors que, d’ordinaire, on ne reconnaît comme réel que ce qui est dans l’espace et le temps?). Si l’on accepte l’idée qu’il existe bien des phénomènes normatifs, la question plus empirique qui se pose immédiatement est celle de savoir comment nous pouvons nous y rapporter.

Groupe

Renée Bilodeau (Université Laval), Josée Brunet (Inst. de technologie Agro-Alimentaire, Sainte-Hyacinthe), Daniel Laurier (Université de Montréal), Andrew Reisner (McGill), David Robichaud (Université d’Ottawa), Patrick Turmel (Université Laval)

Responsable

Daniel Laurier (Université de Montréal)

Projets Associés

1) Le statut de la normativité (Laurier, Reisner, Turmel)

Les non-cognitivistes soutiennent que les énoncés normatifs ne sont pas aptes à être vrais ou faux et ne représentent donc pas des faits, les cognitivistes, qu’ils ont une valeur de vérité. Par ailleurs, certains cognitivistes, dits ‘réalistes’, soutiennent alors que d’autres nient que les énoncés normatifs renvoient à des faits objectifs substantiels. Parmi les premiers, certains pensent et d’autres nient qu’ils renvoient à des faits naturels. La question que Laurier, Reisner et Turmel explorent est celle de savoir comment il serait possible de trancher des débats. L’hypothèse envisagée est que ces débats ne se distinguent pas fondamentalement d’autres débats métaphysiques.

2) Raisons et rationalité (Bilodeau, Brunet, Laurier)

Il est plausible d’admettre que le concept de rationalité est normatif. Mais les travaux récents de John Broome et Niko Kolodny ont montré qu’il était très difficile d’expliquer quelle sorte de relation il y a entre le concept de rationalité et des concepts normatifs paradigmatiques comme ceux de « raisons » ou de « devoir », ce qui suggère soit que la rationalité n’est pas réellement normative, soit que la normativité de la rationalité pourrait être de nature radicalement différente de celle des raisons (ou des devoirs). Bilodeau, Brunet et Laurier examinent a) dans quelle mesure il est légitime de chercher à réduire la normativité de la rationalité à celle des « raisons » ou des « devoirs », et b) dans quelle mesure une analyse de la nature du raisonnement pourrait contribuer à clarifier la nature des relations entre la rationalité et les raisons.

3) Raisons pratiques versus raisons théoriques (Bilodeau, Brunet, Laurier, Reisner)

La diversité règne aussi au niveau des domaines d’application des concepts normatifs. Par exemple, il y a non seulement des raisons d’agir ou de croire, mais aussi des raisons de désirer, de craindre, de vouloir, etc. Ici aussi la question de l’unité se pose. S’il s’agit de types de raison différents, comment sont-ils reliés? Nous aborderons d’abord la question du lien entre raisons pratiques et raisons théoriques par le biais de la rationalité instrumentale, qui dépend d’une fin qu’on se donne. Alors que certains ont soutenu que la validité du principe de rationalité instrumentale présuppose l’existence de raisons pratiques non instrumentales, d’autres ont dénoncé ce principe comme étant un mythe, et d’autres encore ont cherché à le déduire d’un principe de rationalité théorique. Nous étudierons également ce lien en examinant l’hypothèse selon laquelle la croyance serait un type d’attitude qui, par essence, vise la vérité, et en vérifiant s’il est possible, sur la base de cette hypothèse, d’établir que les raisons théoriques de croire sont néanmoins une sorte de raisons pratiques.

4) Les dimensions sociales de la normativité (Robichaud, Turmel)

La question ici est celle du poids relatif à attribuer aux institutions ou aux pratiques sociales dans le cadre d’une réflexion sur la normativité. Robichaud et Turmel se demandent dans quelle mesure le développement et la justification des normes dépendent, au sens le plus fondamental, du contexte social ou institutionnel auquel elles s’appliquent. La question centrale ici concerne la nature des normes. Pour de nombreux auteurs, les normes morales sont d’une nature différente des simples normes sociales. Or, il faut se demander ce qui peut bien justifier une telle distinction, s’il est démontré que tout concept normatif est le produit de contextes pratiques particuliers.