Normativité et psychologie

Le premier volet de notre réflexion sera consacré à l’étude de la normativité dans son expression individuelle. Sommes-nous aussi rationnels que nous aimons à le croire? Et si tel n’est pas le cas, que faire pour le devenir davantage? La psychologie empirique contemporaine et les études en pensée critique ont très clairement mis en évidence que nous sommes soumis à de nombreux biais, en vertu desquels nous avons plutôt tendance à voir et à croire ce que nous avons, plus ou moins consciemment, envie de voir et de croire, plutôt que ce qui est objectivement. Existe-t-il une forme « mentale » ou épistémique de la faiblesse de la volonté (ou « akrasie »), alors même que percevoir et croire ne sont pas, au sens ordinaire du terme, des actions? Par ailleurs, la question des fondements de la distinction entre le normal et l’anormal se pose : selon quels critères normatifs peut-on considérer un comportement ou une pensée comme pathologique? Répondre à cette question suppose que nous disposions d’une théorie satisfaisante de la rationalité et du raisonnement – aussi bien théorique que pratique – et d’une vision claire et cohérente des normes concrètes qui guident notre activité cognitive.

Groupe

Renée Bilodeau (Université Laval), Daniel Laurier (Université de Montréal), Andrew Reisner (McGill), Aude Bandini (Université de Montréal), Maxime Doyon (Université de Montréal), Sarah Stroud (McGill), Christine Tappolet (Université de Montréal), Luc Faucher (UQAM), Ian Gold (McGill), Anne Meylan (University of Basel)

Responsable

Renée Bilodeau (Université Laval)

Projets Associés

1) Normativité et perception (Doyon, Bandini)

Le caractère normatif de la perception a souvent été décrit à partir de son rôle épistémique (McDowell 1996, 1997, 2009). Voir quelque chose, c’est en même temps croire que ladite chose est telle que nous la percevons. De ce fait, toute perception est soumise à la norme épistémique du vrai. Mais la perception est normative en un autre sens : bon nombre de nos actions suivent des normes perceptives qui traduisent une tendance naturelle à favoriser un comportement optimal (Husserl 1966 [1918-26], Merleau-Ponty 1945, Dreyfus 2007). Mais à quel type de normes avons-nous ici affaire et d’où viennent-elles ? C’est la question sur laquelle se pencheront Doyon et Bandini. Il leur faudra aussi clarifier comment nous prenons conscience de ces normes et, corrélativement, comment nous devons envisager la relation entre intentionnalité perceptive et intentionnalité motrice. Enfin, ils chercheront à déterminer quel rôle jouent les affects, les émotions et le contexte social dans la saisie et la mise en œuvre concrète de ces normes.

2) La nature du raisonnement (Bilodeau, Laurier, Reisner)

Les êtres humains acquièrent plusieurs de leurs croyances sur une base inférentielle. D’après Broome (2014), seuls les agents qui ont une disposition préalable à s’engager dans des transitions correctes entre croyances peuvent procéder à des inférences dont ils sont responsables. Dans cette optique, une inférence rationnelle ne peut être faite que par un agent rationnel. Ceci fait écho à l’idée, tirée de la sphère pratique, selon laquelle une action vertueuse ne peut découler que d’une disposition préalable à se conduire de façon vertueuse. En s’inspirant de Hurka (2006), on peut cependant objecter contre Broome que la notion prépondérante dans l’étude de la nature du raisonnement n’est pas celle de personne rationnelle mais celle d’action rationnelle. C’est cette piste que nous souhaitons explorer dans le cadre de ce projet.

3) Rationalité et raisons (Bilodeau, Laurier, Reisner, Meylan)

Les recherches sur la rationalité ne touchent pas uniquement la nature du raisonnement. Elles portent aussi notamment sur la question du rapport entre la rationalité et le concept normatif de raison. Celle-ci a plusieurs ramifications. Nous voulons examiner si les exigences de la rationalité (la non-contradiction, l’exigence de fermeture du modus ponens, l’enkrasie, soit, l’exigence de se conformer à ce qu’on juge devoir faire) sont elles-mêmes des raisons, ce que mettent en doute les travaux de Broome (2013) et Kolodny (2005, 2007). Nous nous demanderons si la rationalité requiert que nous répondions correctement à nos croyances à propos des raisons (Parfit 2001) ou, plus radicalement, si elle s’y réduit (Kolodny 2005, 2008). Finalement, nous chercherons à déterminer si la rationalité instrumentale, celle qui unit les moyens à la fin, est elle-même normative (Korsgaard 2008, Raz 2005a, 2005b, Wallace 2001). Outre leur intérêt propre, ces questions ouvrent sur le problème des normes qui régissent les croyances (Axe 2) et sur le rapport entre la rationalité pratique et la rationalité théorique.

4) La maîtrise de soi (Stroud, Tappolet)

L’étude de la rationalité des actions a souvent été faite à travers les cas de rupture de la rationalité (akrasie, duperie de soi, pensée magique, etc.). Mais les philosophes se sont peu arrêtés à préciser la nature de la maîtrise de soi (enkrateia). Or, depuis Aristote, la maîtrise de soi est communément vue comme le contraire de l’akrasie, voire comme son antidote (Holton 2009 ; Mele 2012). À partir de leurs travaux sur la faiblesse de la volonté, Stroud et Tappolet tâcheront de développer une définition de ce en quoi consiste un exercice de maîtrise de soi, et ensuite de démontrer que cette notion s’applique non seulement aux actions, mais aussi à d’autres états mentaux, comme les émotions ou les croyances (Tappolet & Stroud 2003 ; Tappolet 2013a, 2016b ; Stroud 2014). Même si nous ne contrôlons pas ces états mentaux de la même manière que nos actions et décisions, il est quand même possible d’être plus ou moins « maîtres » de ce qui nous amène à ressentir des émotions ou à former des croyances.

5) Normativité et psychiatrie (Faucher, Gold, Bandini)

L’irrationalité flagrante de certains comportements et pensées est au cœur de la réflexion psychopathologique et de la pratique psychiatrique. Un premier objet de réflexion sera la force normative des théories psychiatriques qui se penchent sur l’influence de la culture et du développement dans la pathogenèse. Faucher et Gold, s’inspirant des travaux de Fausto-Sterling (2005-2008) et Krieger (2013), feront valoir qu’une théorie des systèmes développementaux (Oyama 2002, Griffiths & Tabery 2013) est plus prometteuse pour comprendre tant les maladies conçues comme « biologiques » (supposées imperméables aux influences culturelles) que des maladies culturellement plus locales (comme le Koro). Nous aborderons, par ailleurs, la question des phénomènes de pensée délirante (delusional thinking), qui font figure de paradigme de l’irrationalité (Gold & Hohwy 2000). Contre l’idée répandue qu’ils sont le résultat de modes anormaux ou atypiques de raisonnement (Fine et al. 2007), Gold, Bandini et Meylan proposeront une théorie selon laquelle certaines croyances ont un contenu irrationnel, quels que soient les liens inférentiels qu’elles entretiennent avec les autres états mentaux (Gold 2017).