Normativité et psychologie

Il est utile ici de distinguer deux problématiques : a) la manière dont les jugements normatifs interviennent dans la conduite des individus, et b) l’impact que les dispositions et attitudes (désir ou dégoût) des individus peuvent avoir sur la nature des faits normatifs eux-mêmes. Il est en effet difficile de nier que ce que nous ressentons est souvent corrélé à ce que nous jugeons bon ou mauvais, ou à ce que nous croyons devoir faire. La relation entre les normes et l’action est pourtant complexe. La simple conscience de notre devoir ne semble pas toujours suffire – loin de là – à nous motiver à agir : ainsi, je mange tout le gâteau en sachant que je n’aurais dû en manger qu’une part. Les jugements normatifs portent aussi sur autrui, comme quand on tient quelqu’un pour responsable d’un tort et qu’on l’en blâme. D’une manière générale, la question qui se pose est celle de savoir si les normes et les valeurs sont déterminées par nos émotions (parce que cela me plaît, je trouve que c’est bien ou juste) ou l’inverse : les émotions seraient déterminées par les normes et valeurs (cela me déplaît, parce que c’est mal ou injuste). Ce que nous pensons ou désirons influence sans doute nos normes et valeurs, mais il est également clair que celles-ci ont aussi un impact sur ce que nous pensons et désirons.

Groupe

Luc Faucher (UQAM), Ian Gold (McGill), Iwao Hirose (McGill), Mauro Rossi (UQAM), Christine Tappolet (Université de Montréal)

Responsable

Mauro Rossi (UQAM)

Projets associés

1) La nature des jugements de valeur (Hirose, Rossi, Tappolet)

Qu’est-ce qu’un jugement de valeur? Selon une conception du jugement de valeur qui a de nombreux défenseurs, juger qu’une chose est bonne équivaudrait à juger qu’il est approprié ou encore requis d’avoir une attitude positive à son égard. Il s’agira de préciser ce qu’on doit entendre par « approprié » ou « requis » et de voir comment on peut répondre aux différentes objections soulevées dans la littérature, comme l’objection selon laquelle l’impartialité des jugements de valeur est incompatible avec la partialité de nos émotions. Pour évaluer cette conception du jugement de valeur, il sera aussi nécessaire de voir dans quelle mesure elle est compatible avec la thèse selon laquelle certains biens forment des « touts organiques », dans le sens que leur valeur ne se réduit pas à la somme des valeurs de leurs parties.

2) Les attributions de responsabilité morale (Faucher, Tappolet)

Les attributions de responsabilité morale font partie des jugements moraux et normatifs les plus importants. Une première partie de ce projet porte sur la question de savoir si la responsabilité est une propriété objective des agents, ou bien si elle est plutôt le reflet de nos pratiques et de nos attitudes. Dans la seconde partie, ils considèrent l’hypothèse selon laquelle la responsabilité est une question d’autonomie. La troisième partie porte sur une série de cas limites – le racisme, l’hypomanie et la psychopathie – dont l’étude permettra de tester les hypothèses théoriques.

3) La normativité en psychiatrie (Gold, Faucher)

Le premier aspect examiné ici touche à la normativité du concept de maladie mentale. Kendell (1986) affirmait déjà que la question la plus fondamentale est de savoir si le désordre et la maladie sont des concepts évaluatifs fondés sur des jugements de valeur ou bien s’ils sont des concepts scientifiques objectifs. Suite au rejet de la distinction fait/norme, plusieurs propositions hybrides ont vu le jour, dont l’analyse en termes de fonction préjudiciable de Wakefield (2006) et les analyses néo-normativistes. Le second aspect porte sur le cas spécifique des croyances délirantes. Le DSM définit une croyance délirante (delusion) comme « une fausse croyance basée sur une inférence incorrecte à propos de la réalité externe qui est fermement entretenue malgré ce que la plupart des gens croient et malgré ce qui constitue une preuve ou une indication évidente et non controversée du contraire ». Si plusieurs ont contesté la valeur de cette définition, le phénomène de la croyance délirante continue cependant de retenir l’intérêt des philosophes principalement parce qu’elle peut être vue comme une inversion des définitions de la connaissance. Faucher et Gold tenteront de spécifier la caractéristique qui fait d’une croyance une croyance délirante.